Les débats sur le voile pourraient être l’occasion d’ouvrir des discussions fort intéressantes… Cependant, poser la question comme cela se fait actuellement masque l’ampleur du sujet. Contrairement à ce qu’il apparait au premier abord, la difficulté ne réside pas dans le fait qu’il s’agit d’une question religieuse mais bien dans la manière dont les termes de la discussion sont posés. Le nœud se situe ailleurs. Ce qui est en cause, c’est cette relation qui se noue entre des dominants et des soumis. En fin de compte, la place de la religion dans la sphère publique est peu relevante. Ce qui importe est plus de savoir quelle est la tolérance d’une société face aux mécanismes de domination et de soumission qui la traversent.
Chacun cherche son maître
Ouvrir la discussion en ces termes a l’avantage de mettre tout-le-monde sur pied d’égalité. Un rapide examen de la situation démontre que la religion (musulmane en l’espèce) n’a pas le monopole de cette relation domination-soumission.
Pour rester dans la terminologie désormais autorisée du débat, il est aujourd’hui possible de trouver de nombreux signes vestimentaires
ostentatoires de tels types de relations. Qu’il s’agisse du treillis du militaire, du trois-pièces du cadre, de la vareuse de couleur du syndicaliste, de l’uniforme de l’écolier la logique est la même. Il s’agit chaque fois de l’imposition par une autorité (étatique, économique, militante, pédagogique) d’un code vestimentaire. Celui-ci marque la soumission du corps à une autorité afin de former un esprit de corps. La fonction première de l’uniforme reste de désindividualiser (donner une forme unique), de freiner tout exercice de la liberté. Ces manifestations se font dans des lieux publics, des administrations, sans que quiconque ne s’en inquiète.
La liberté imposée
Ce qui se trouve en toile de fond est cette difficile question de la liberté et des processus d’émancipation. Pour les individus (ou une société), la libération est un cheminement autonome, indépendant, intrinsèque. Jamais celle-ci ne doit et ne peut être imposée de l’extérieur, sous peine d’échec. Les pseudos réussites des méthodes d’ingérence humanitaire et d’école émancipatrice illustrent parfaitement cela. La liberté ne peut ni être donnée, ni être forcée.
Le subi et le soumis
Le point de départ du processus libérateur est une prise de conscience chez la victime: il n’y a point de domination sans servitude. Celle-ci n’est pas subie mais requiert un acte: la soumission. Quelque soit la force de la crainte ou de l’habitude qui la génère, la servitude n’est pas une fatalité contre laquelle celui qui en est victime ne peut rien faire. Celui qui entend s’en défaire doit réagir. L’importance de ce rejet est à l’exacte mesure du respect qu’il ou elle porte à sa liberté.
La servitude peut, à partir de là, devenir un acte volontaire par lequel l’individu accepte de renoncer à sa liberté pour d’autres biens (la vie, la religion, la patrie, le travail…). Pour sortir de cela, il n’y a que deux voies. Soit le maître renonce à sa domination (ce qui est peu probable), soit le soumis décide de ne plus obéir et accepte éventuellement d’en payer le prix.
Devoir de solidarité et pouvoir d’ingérence
Par cette démarche libératrice, l’individu (ou la société) se proclame comme autonome et responsable. Ceci ne signifie pas qu’elle souhaite être isolée ou abandonnée par les autres, mais seulement qu’elle entend rester maître de sa propre destinée. L’attitude requise de la part des tiers à cette relation est la solidarité. Les extérieurs ne doivent pas intervenir mais soutenir, pas forcer mais proposer. Dans le cas contraire, ils font preuve d’ingérence. Ils ne visent en réalité pas à aider l’autre mais bien à prendre la place de l’ancien maître, de celui qui sait ce qui est bon pour le soumis.
Le voile, la loi, la liberté
Si dans une collectivité (politique, culturelle, religieuse, communautaire, familiale), un comportement (le port du voile pour les femmes par exemples) est imposé ou prohibé (ce qui revient à imposer de ne pas faire), cela signifie que des personnes doivent se soumettre. Si au nom de leur liberté, certains ou certaines entendent ne pas s’y conformer, ils vont réagir en exerçant leur libre choix. Cette lutte est donc bien menée et souhaitée par celles et ceux qui entendent affirmer leur liberté. Ceux qui respectent la liberté ne sont donc pas ceux qui imposent leur norme aux autres.
Voie légale et voile égal
Toute interdiction est une limite à la liberté. L’utilisation de ces entraves dans une société qui entend la promouvoir doit donc être soumis au critère de proportionnalité. C’est à dire que la mesure envisagée doit être appropriée (permettre d’atteindre le but recherché), nécessaire (être la moins attentatoire aux droits et libertés) et équilibrée (caractère raisonnable des coûts et bénéfices).
Selon la position officielle, il s’agit, grâce à l’interdiction du foulard, de libérer les femmes musulmanes et de protéger la laïcité qui elle-même protège les libertés. Il apparaît qu’une telle mesure est disproportionnée car elle ne permet pas d’atteindre son but en ce qu’elle n’assure nullement une libération, mais n’en donne que l’apparence. De plus, elle porte atteinte à la volonté des personnes qui souhaitent en connaissance de cause porter ce type de marque de soumission. Enfin, elle stigmatise une communauté qui risque fort bien d’effectuer un replis identitaire vers ce qu’elle a de plus rétrograde et d’inacceptable.
Ceci s’apparente plutôt à une forme d’ingérence (elle impose une solution) et de souhait de voir “l’Autre” se débarrasser de ce maître (Allah) qui fait tant peur à l’Occident. L’objectif n’est pas d’aider l’autre à trouver son propre chemin vers sa liberté, mais plutôt de forcer une catégorie de la population à renoncer à certaines de ses allégeances au profit d’une soumission (ce que requiert l’interdiction) plus complète à l’État (laïc). Car celui-ci sait bien que c’est la soumission qui permet de lever des armées de petits soldats et il n’entend pas autoriser ceci à n’importe qui.
Nécessaire neutralisation
Sous couvert de protéger une certaine conception de neutralité de l’espace public, c’est en réalité une neutralisation de pouvoir concurrent qui se joue. Les questions de liberté des uns et des autres et des moyens de permettre son épanouissement ne sont pas abordées. Le consensus semble acquis sur la nécessaire soumission de l’individu. La seule divergence concerne le maître qu’il faut servir. En ce sens, la Loi sur le contrat de travail et le Code Militaire n’ont rien à envier à la Charia et au Coran.


Article pertinent auquel j’adhère en gros mais qui me soulève des tas de questions !
Advenir à soi-même, s’accoucher, toute une vie ne suffit pas. Se libérer de ses croyances ingurgitées inévitablement, par les milieux, la culture, l’époque dès que l’on nait…
La liberté? Quête sans fin.
Que de courage pour l’oser! Il est souvent lourd le prix de l’”être”…
Je pense à toutes ces femmes vitriolées parce qu’elles ont dit non;
Je pense aux “héros ordinaires” d’Eva Joly;
Je pense aussi à tous ces gens déportés par exemple pendant la deuxième guerre mondiale et aussi aux premiers qui ont refusés de se soumettre.
Où est la limite entre la non-ingérence et la lâcheté, la compromission voire la complicité?
Je suis persuadée qu’il est vrai que seule la prise de conscience est idéal pour l’amélioration de nos sociétés et plus particulièrement dans ce respect de la liberté et de l’autre; mais chacun a le droit d’évoluer à son rythme et en attendant?
Je me noie dans la complexité du problème…
Il me semble que faire la différence entre la non-ingérence et la lâcheté revient à répondre à cette question: notre intervention est-elle souhaitée par la victime ? Dans l’affirmative, ne pas intervenir c’est être “lâche” et ou complice. Intervenir lorsque la “victime” ne le souhaite pas c’est de l’ingérence.
Effectivement, chacun a le droit d’évoluer à son rythme et je dirais même que chacun a le droit de se soumettre volontairement. Cependant, personne ne devrait avoir le droit de soumettre l’autre ni de le forcer à évoluer plus rapidement qu’il ne le veut/peut !
T’as encore trouvé un thème actuel. Il y a un bon article sur le voile sur le site “LCR SAP” actuellement.
Ce que tu écris me refait penser à cet excellent article de Louis Althusser “Idéologie et Appareils Idéologiques d’Etat” que tu retrouveras via google. PLus “vécu”, cette stagiaire il y a 3 ans au boulot, de l’Ecole Ouvrière Supérieure mon ancienne école sociale, du mouvement ouvrier “socialiste”. Elle arrivait au boulot, retirait son foulard, quand on partait en visite elle le remettait en sortant du boulot, le retirait au coin de la rue où habitait la personne à visiter. Elle respectait donc les demandes de l’école sociale et de mon boulot, mais me posait de bonnes questions: pourquoi chez une telle (diretrice) il y a une croix, pourquoi les gens tiennent des propos racistes, etc..; Et elle était en même temps progressiste et avec son petit voile comme chez nous les femmes dans les années 1950. Et le jour où elle est partie, après son stage, l’ensemble des gens de l’équipe ont dit qu’on la regrettait, elle redemandait du travail, pour nous aider, nous soulager. Chapeau. Son foulard, c’était vraiment son choix, et je dois dire que je me sentais tout petit par rapport à cela. Aucun prosélytisme de sa part mais quelque chose d’intense. Voilà, ça m’a marqué.
Jacques
du pur délire abstrait d’intello occidental ! tu ne tiens pas compte de l’histoire de ce mouvement de revoilement dans le monde musulman.
L’un n’empêche pas l’autre. Ma critique s’adresse autant à ceux qui voile (et vise donc le mouvement dont tu parles) qu’a ceux qui dévoile. La liberté, comme la spiritualité ne peuvent ni ne doivent être imposées par des obligations ou interdictions vestimentaires.