Le voile, la loi, la liberté

Voici, une nouvelle version du précédent article (Du voile et autres caches misères), adapté et proposé le 30 avril 2010 en carte blanche aux journaux  Le Soir et La Libre Belgique.

Quoi qu’ils en disent, celles et ceux qui souhaitent interdire le port du voile poursuivent la même finalité que celles et ceux qui désirent l’imposer. Leur logique est identique: ils entendent, par le biais d’un code vestimentaire, imposer à une autre personne une valeur qui leur est propre. Qu’il s’agisse de religion, de sécurité, de liberté ou de neutralité importe peu. Ensemble, ils partagent ce même souci de soumission de l’individu. Leur horizon commun est l’uniforme. Ils ne se rendent pas compte qu’ils ne portent que les habits des valeurs qu’ils prétendent défendre. Si la religion, la sécurité, la neutralité et la liberté étaient affaire d’accoutrement, la sagesse, la confiance, le respect et l’autonomie seraient certainement plus à la mode.

Du nudisme à la burqua

Depuis toujours, l’habillement est l’enveloppe culturelle de l’être humain; il est porteur de sens et de signification; il permet aux uns et aux autres de se connaître et de se reconnaître, de se présenter et de se représenter. Qu’elle soit absente ou intégrale, cette seconde peau, si elle est revêtue librement, engage la personne qui la porte. Par cet acte, elle exprime qui elle est et comment elle entend entrer en contact avec les autres. Bien que se faisant dans l’espace publique, cette expression de soi relève du privé, du personnel. Elle est un attribut du sujet et lui appartient de manière exclusive.

Marcel Duchamp Nu descendant l'escalier n2 1912

Dès que cet emballage du corps n’est plus l’objet d’une décision libre et qu’il est imposé, tout s’inverse. La personne n’est plus considérée comme un individu responsable, capable de donner et de trouver sens à sa tenue. Telle une poupée, elle devient l’objet d’un autre qui l’habille et la déshabille selon ses souhaits. Le corps de l’autre devient alors un objet, sur lequel l’autre affiche sa volonté de puissance. Les exemples les plus aboutis en sont les uniformes. Depuis toujours, ceux-ci sont des instruments de pouvoir permettant contrôle et soumission. Ceci vaut aussi bien pour le policier, le milicien, le détenu, l’écolier et la femme voilée, que pour les travailleurs tenus de se présenter en complet veston ou l’adolescent en vêtements de marque. Celui qui est forcé d’endosser un uniforme délaisse cette souveraineté dont il dispose sur sa garde-robe. Ainsi, à chaque instant, la tenue qui lui est imposée lui rappelle qu’il ne s’appartient pas et informe les autres de son état de soumis.

Justicier masqué et voile de suspicion

Selon la position officielle, l’interdiction du voile intégral se justifie principalement pour une raison de sécurité, l’objectif étant de permettre l’identification de toute personne dans l’espace publique. Premièrement, pour ce qui est de la sécurité publique, les femmes voilées intégralement ne sont pas, que je sache, plus criminelles que les autres. Ensuite, l’idée qui se profile derrière cette interdiction est celle du contrôle permanent et généralisé, chacun devant être identifiable à tout moment, car le danger peut venir de partout. Dans ce cas, le maquillage, les lunettes, les perruques, la chirurgie plastique, les barbes et moustaches, les chapeaux et tout ce qui peut gêner notre identification devraient être interdits. Cette pente sécuritaire est glissante et ressemble plus à de la paranoïa qu’à une gestion saine du vivre ensemble. N’est-il pas plus simple, plus efficace et plus sage de permettre ponctuellement (comme c’est déjà le cas) à la police de contrôler telle ou telle personne pour tel ou tel motif ? Comment travaille la police, dans les pays où le voile intégral est fréquent ?

Neutralité et neutralisation

Selon certains, pour garantir la neutralité, il faudrait refuser le port du voile. Ceux-ci semblent oublier qu’être neutre signifie ne pas prendre parti, être capable de transcender ses intérêts individuels. Ce qui n’implique ni le reniement de soi, ni la soumission. Cette attitude ne relève pas du domaine de l’apparence, mais se rapporte à une disposition de l’esprit. La neutralité concerne l’espace, l’enseignement et l’administration publiques mais pas les passants, ni les enseignants, ni les fonctionnaires. Ce n’est pas ce qu’ils sont qui doit être neutre, mais les actes qu’ils posent dans l’exercice de leur fonction, pas ce qu’ils portent, mais comment ils se comportent.

Sous prétexte de protéger une certaine conception de neutralité, on assiste, en réalité, à une neutralisation de certaines catégories de la population et de leurs propres allégeances. Il y a un souhait (à peine voilé) de remplacer chez l’autre ce maître Allah, qui fait tant peur à l’Occident.

Devoir de solidarité et pouvoir d’ingérence

La prohibition du foulard devrait libérer les femmes musulmanes, mais la liberté ne peut être ni donnée, ni forcée. Une telle interdiction ne permet donc pas de l’atteindre, elle n’en donne que l’apparence. La libération est un cheminement responsable, autonome, indépendant, intrinsèque, qui ne doit, ni ne peut, être imposé de l’extérieur. Cela ne signifie pas que la personne souhaite être isolée ou abandonnée, mais seulement rester maître de sa propre destinée. L’attitude adéquate à son égard est la solidarité. Il ne s’agit pas d’intervenir mais de soutenir, ni de forcer mais de proposer. Dans le cas contraire, il y a ingérence. L’on ne vise pas à aider l’autre, mais à prendre la place de l’ancien maître, de celui qui sait ce qui est bon pour le soumis. Une telle intervention porte atteinte à la volonté des personnes qui souhaitent, en connaissance de cause, porter ce type de marque de soumission. De plus, elle stigmatise une communauté qui risque fortement d’effectuer un repli identitaire, vers ce qu’il a de plus rétrograde et d’inacceptable.

Voie légale et voile légal

Toute interdiction est une limite à la liberté. L’utilisation de cette entrave doit donc être soumise au critère de proportionnalité. Cela signifie que la mesure envisagée doit être appropriée (permettre d’atteindre le but recherché), nécessaire (être la moins attentatoire aux droits et libertés) et équilibrée (caractère raisonnable des coûts et bénéfices). Dans le cas présent, il apparaît que les mesures proposées sont disproportionnées. Elle ne permettent pas d’atteindre raisonnablement leurs objectifs de sécurité, de neutralité et de liberté.

Et voilà la liberté

Ce débat révèle, d’un côté, la tolérance dont notre société fait preuve face aux mécanismes de domination et de soumission qui la traversent, et de l’autre, la pauvreté des moyens mis en œuvre pour favoriser l’émancipation des individus qui en sont victimes. A ce titre, celles et ceux qui entendent forcer les autres à se vêtir ou se dévêtir de telle ou telle manière peuvent aller se rhabiller.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s